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Suite et fin de: Le malentendu des origines: Pour une histoire de la colonisation de l'Australie et de ses influences sur les populations "Aborigènes". par Frédéric VIESNER (copyright, 2001) [1] toute copie partielle et/ou intégrale nécessite l'accord de l'auteur <<< page précédente: chapitre 2 La prise en charge des Anangu par l'Etat australien: "Le Pitjantjatjara Land Rights Act." Dans les années 60, l'Etat fédéral australien s'affermissant, les Etats le composant et tout particulièrement l'Etat de South Australia décida de s'investir plus en avant dans la prise en compte des Aborigènes et de leur condition. Ainsi, ce dernier état décida de procéder au transfert d'administrations de l'ensemble des communautés aborigènes. Auparavant dépendantes de ressources privées, elles allaient dorénavant dépendre de ressources gouvernementales. Il fut demandé aux missions de se retirer des territoires aborigènes pour constituer des réserves sous l'autorité de représentants du Department of Aboriginal Affairs. Les missions se résignèrent et laissèrent le transfert s'opérer non sans considérer cette mesure comme une injustice eu égard aux "Ïuvres" que leurs missionnaires y avaient accomplies. De plus, le niveau de vie de ceux-ci était bien meilleur dans les réserves que dans les territoires sous administrations privées qui pourtant recevaient des subventions de l'Etat[24]. C'est donc en voulant rééquilibrer les aides aux Aborigènes que le transfert d'administration s'opéra. Une nouvelle ère s'ouvrait dans laquelle les Aborigènes grossièrement acculturés allaient devenir les véritables acteurs de leur histoire et les habitudes prises dans les missions ou les cattle-stations allaient rester dans leur comportement comme une sorte de modélisation des Blancs. Avant que de franchir ce seuil que composent les années 60, rappelons la "défense" des missions faite par Hansen (1969: 49) qui reste édifiante sur le manque de réalisme concernant la condition des Aborigènes en missions: "Il est significatif que les deux seules missions en South Australia ayant une économie viable pour la population aborigène soient les deux sous contrôle privé: Ernabella et Yalata. Cela fut fait sans les subsides du Gouvernement. En admettant que leurs revenus ne soient pas importants, ils sont pourtant suffisants et permettent aux gens d'acheter autre chose que de la nourriture basique, comme du tabac, des bonbons, des cigarettes, des soft drinks, même de l'alcool (...). Il est important de rappeler que dans chaque cas l'emploi productif a été accompli sans enrégimenter l'aborigène d'aucune façon, la seule demande étant qu'il produise un article pouvant être vendu (saleable)" (sic). En guise de bilan on doit admettre la brutalité culturelle et sociale de la transition qu'en peu de temps les populations aborigènes ont connue. L'installation de populations blanches, la mise au travail, l'introduction de nouvelles représentations outre le "déballage" de la religion chrétienne, le commerce pour autant que l'on puisse ainsi l'appeler, constituèrent une accélération historique incroyable en l'espace d'une trentaine d'années sans que l'on reconnaisse aux Aborigènes une quelconque nationalité qui, d'ailleurs, ne leur fut accordée qu'en 1967. La création de l'Aboriginal Land Trust of South Australia en 1966 fut le premier pas accompli par un gouvernement australien pour faire bénéficier les Aborigènes de titres de propriété de territoires et envisager de faire cesser les injustices. Dans le premier rapport annuel (1968) le Trust précisa que les buts de cette création, à la différence de tout autre type d'accord sur la possession de terres, étaient d'assurer des titres aux peuples aborigènes des réserves existantes, pour qu'ils possèdent un organisme auquel les royalties des exploitations minières soient versées et utilisées pour l'acquisition de nouvelles parcelles de territoires. Cet organisme pourrait alors réserver ces fonds pour le développement des territoires sous sa responsabilité. On décida de la création d'un tel Trust après avoir étudié la situation en dehors de l'Australie et des problèmes que l'on rencontrait dans ces pays avec les land rights, les droits "au" sol. On pensait trouver dans ces droits un moyen législatif pour assurer de la souplesse aux problèmes pratiques et constitutionnels de la possession de territoires. Ces droits "au" sol furent reconnus après les revendications territoriales aborigènes initiées après le verdict d'un retentissant procès, celui qui opposa en 1971 des membres de la communauté de Yirrkala, en Terre d'Arnhem, représentés notamment par un Aborigène du nom de Milirpum contre l'entreprise minière Nabalco et le gouvernement australien qui lui avait octroyé des droits de concession sans se préoccuper des populations aborigènes locales. Le président du tribunal Richard Arthur Blackburn ne rendit pas un jugement en faveur des Aborigènes car il ne fut pas convaincu de l'ancestralité de la possession de ce territoire par ceux-ci. Il reconnut néanmoins l'existence de lois coutumières et d'une sorte de droit foncier, ce qui indiqua les éléments à rassembler pour que les revendications des Land Rights puissent aboutir. De son côté, le rapport qui résulta du travail de l'Aboriginal Land Trust of South Australia fut amendé par trois fois en 1968, 1973 et 1975. Il fallut une législation complètement nouvelle pour décider du sort des territoires qui allaient devenir "the Anangu Pitjantjatjara lands" et en fournir les fondements juridiques au travers du Pitjantjatjara Lands Rights Act de 1980. L'acte a été proclamé le 8 décembre 1976. On établit un "Aboriginal Land Trust" en corps constitué (corporate body) connu comme The Aboriginal Lands Trust (Section 5). L'octroi du statut de membre de ce Trust est attribué aux personnes d'ascendance aborigène. Cette organisation est dirigée par un "chairman" président et de deux membres désignés par le gouverneur de South Australia ainsi que d'autres membres additionnels choisis par le gouverneur sur les recommandations de conseils et communautés aborigènes du territoire sous administration du "trust" (Section 6). Il y a neuf membres composant le "trust" élus pour trois ans et rééligibles. Bien qu'à l'origine le directeur du département des affaires aborigènes de l'état de South Australia soit le secrétaire du "Trust", celui-ci ne peut pas être considéré comme un département au service du gouvernement. Néanmoins, il est précisé dans la charte du "trust" qu'aucune réunion du "trust" ne peut avoir lieu si aucun représentant du Ministère n'est présent [Section 10(3)]. De plus, le département des affaires aborigènes dispose d'un autre moyen de contrôler les délibérations de l'exécutif du "trust" par le président de l'Aboriginal Coordinated Comittee choisi par le ministre et qui participe aux réunions sans prendre part pour autant aux votes. Le recrutement du personnel du "trust" s'effectue à la discrétion de celui-ci et ce personnel n'est en aucune façon considéré comme étant employé du gouvernement, bien que le budget de l'organisation est néanmoins soumis à l'approbation du ministre. Pendant les sept premières années, seul le gouvernement de l'état finançait le "trust" puis, en 1973, celui-ci conclut un accord avec l'état fédéral dans lequel ce dernier s'engageait à endosser toutes les responsabilités pour la politique de planification, coordination et financement du département des affaires aborigènes de l'état de South Australia, étant entendu que l'état apportait les finances nécessaires à la rémunération du personnel du "trust" et à la maintenance des locaux. L'acte plaçait sous la responsabilité de neuf communautés le contrôle et la gestion des territoires sous l'administration du "trust" sachant que la section 16 de ce même acte autorisait le gouverneur à donner tout territoire de la Couronne non occupé au "trust" et, si le cas se présentait, de suivre les volontés des populations aborigènes pour les rattacher aux parcelles administrées par celui-ci. La communauté d'Indulkana fut alors fondée en 1968 à la limite Est du territoire. Elle est toujours la première communauté que l'on traverse pour pénétrer dans le territoire, tel un pavillon modèle. Cette communauté, à 70 kilomètres à l'est de Mimili, consistait en fait en une centaine d'Aborigènes vivant sur un territoire dépendant de la Cattle Station de Granite Downs. La réserve d'Indunlkana accueillit un petit nombre de personnes du "trust" pour ouvrir un magasin d'approvisionnement, un garage et une petite clinique et en 1971, une école. L'état, en fait, laissait ces territoires à ces communautés pour une concession de 10 cents par an. L'acte contenait des paragraphes particuliers aux statuts de la Réserve du Nord-Ouest (aujourd'hui A.P. Lands) dont les habitants ont une connexion très forte avec leur territoire et une tradition puissamment enracinée. Il y avait donc un problème moral à la location de ces territoires à leurs habitants dont la tradition toujours vivante octroyait déjà un droit inaliénable de "posséder" ces territoires. Bien qu'une consultation ministérielle convainquit quelques groupes aborigènes de demander leur rattachement au "trust", la plupart des Pitjantjatjara et Yankunitjatjara se réunirent pour demander la création d'un Land Trust séparé de celui existant (Annual Report 1977). Néanmoins, pour le rattachement au "trust" existant, les communautés se créèrent statutairement et se rassemblèrent en un Pitjantjatjara Council en 1974. Ernabella prit le nom de Pukatja community incorporated. Fregon, une dépendance de la mission d'Ernabella, devint Aparawatja Community incorporated à une centaine de kilomètres à l'ouest de Mimili. La communauté d'Amata créée en 1961, avec la venue de Blancs chargés de l'administration en 1974, devint une corporation, une société qui, avec celle de Pipalyatjara à la frontière de l'état de Western Australia, s'agrégèrent au Pitjantjatjara Council. Mimili, elle, avait été acquise par l'office des affaires aborigènes dès 1972 et rendue aux Aborigènes pour qu'ils la gèrent en tant que Mimili Community Incorporated. Il faut remarquer que toutes ces communautés revendiquèrent ces territoires pour y mener des politiques de développement, comme notamment l'élevage de troupeaux. Hélas, une maladie atteint ces derniers et les décima jusqu'à faire disparaître cette économie. En 1977 une délégation du Pitjantjatjara Council se déplaça pour aller trouver le "premier", Premier ministre de l'état de South Australia, Mr Dunstan, pour défendre le projet de la création d'un nouveau land trust recouvrant le vaste territoire du nord-ouest de l'état sur lequel les communautés avaient pris place. En avril de cette année et à la suite de cette rencontre historique fut fondée la Pitjantjatjara Land Working Party pour conduire à la reconnaissance du nouveau "trust". Ce Working Party fit un rapport sur la situation des Aborigènes de cette région (Cocks 1978) qui aboutissait à la proposition d'une loi en faveur de la reconnaissance de ce "trust" et des droits en découlant. De son côté le "trust" exprima dans son rapport annuel de 1979 le souhait de voir les territoires réclamés par les Pitjantjatjara rapidement transférés à leurs propriétaires aborigènes. En 1980, le 2 octobre, le Premier de l'Etat et le Président du "Conseil Pitjantjatjara", signèrent un acte législatif "The Pitjantjatjara Land Rights Act", concrétisant les efforts des Aborigènes du Nord-Ouest pour que leur soit reconnue la possession de leur territoire. Le 5 mars 1981, au Parlement australien, cet acte fut reconnu et constitua alors le premier accord sur les Land Rights de l'histoire de l'Australie. A la suite de la création du Land Trust et l'octroi de Land Rights spécifiques aux territoires du Nord-Ouest, les Aborigènes se sont rassemblés en communautés et le développement des services advint tel le magasin, l'office, la clinique. L'événements majeur après le Pitjantjatjara Land Rigths Act, fut la création en 1990 de l'A.T.S.I.C. (Aboriginal an Torres Strait Islanders Commission) aujourd'hui dirigée par Geoff Clark, auteur de l'appel à la signature d'un traité entre le gouvernement australien et les représentants aborigènes. En 1987, le gouvernement travailliste australien avait déclaré vouloir réformer l'administration des affaires aborigènes. C'est ainsi qu'en 1990 fut fondée la Commission A.T.S.I.C rassemblant le département des affaires aborigènes (D.A.A.) et la commission aborigène de développement "l'Aboriginal Development Commission" (A.D.C). La création de l'A.T.S.I.C. marque l'acceptation par les autorités australiennes de la nécessité d'harmoniser les politiques des différents états de l'Australie au bénéfice des populations indigènes. Afin que l'on puisse comprendre ce qu'est l'A.T.S.I.C. et comprendre les difficultés rencontrées par les organisations aborigènes pour être reconnues au niveau national en Australie, nous allons tracer brièvement une histoire de l'institutionnalisation de la représentation aborigène nationale. En 1972, le gouvernement australien créa un département fédéral des affaires aborigènes (Department of Aboriginal Affairs (DAA))[25] organisé à partir de certains éléments de l'office des affaires aborigènes. Ses missions se répartirent en cinq grands programmes. - Le premier se consacrait à la défense et la protection des patrimoines des Aborigènes, en terme de territoires et de sites sacrés, ou à forte teneur symbolique pour ces populations. - Le second avait pour tâches de défendre et de promouvoir les cultures des Aborigènes et leurs arts en particulier, ainsi que de les diffuser. Ce programme procédait aussi à l'enregistrement des différentes associations aborigènes afin de leur conférer une reconnaissance fédérale, comme celles prenant en charge la condition de la femme dans les communautés aborigènes. - Le troisième programme chargé des services sociaux et légaux considérait les mesures à adopter dans les domaines de la santé, du droit et de la justice en apportant l'aide sanitaire et légale aux Aborigènes. C'est d'ailleurs ce programme qui s'attela à l'analyse du problème de l'abus de certaines substances, tel l'alcool ou le fléau du "petrol sniffing"[26]. - Le quatrième programme s'attacha au développement des communautés aborigènes en termes de formation, d'éducation, de construction de bâtiments et des différentes infrastructures requises. - Enfin le dernier programme prenait en compte la nécessaire coordination des budgets, des services de direction et des relations avec les états. Une expérience originale fut tentée en 1973 quelques mois après la création du D.A.A. En effet, un comité consultatif se forma sous le nom du National Aboriginal Consultative Commitee (N.A.C.C.). Composé de 41 membres élus par les 800 communautés aborigènes qu'il représente, le comité avait pour but de formuler des conseils et des recommandations au gouvernement fédéral pour tout ce qui touchait au préoccupations aborigènes. Dépendant du D.A.A. qui lui fournissait une assistance administrative, le N.A.C.C. ne disposait que de très peu de moyens pour organiser ses conférences et réunions. Lorsque le gouvernement travailliste de G. Withlam, qui lui avait donné l'opportunité de se constituer, perdit les élections, l'une des décisions de la coalition gouvernementale conservatrice dirigée par J.M. Fraser consista à demander à ce qu'une enquête soit menée sur le N.A.C.C. Celle-ci bien sûr conclut en son inefficacité tant l'existence d'un comité d'Aborigènes élus par d'autres Aborigènes émettant des avis sur la politique gouvernementale en toute liberté pouvait inquiéter des membres de la coalition, notamment ceux issus des rangs du Parti National Agraire. Le N.A.C.C. entretenant des rapports ambigus voire conflictuels avec le D.A.A. fut remplacé en 1978 par la National Aboriginal Conference (N.A.C.). Cette conférence devait permettre une communication plus aisée entre les communautés aborigènes et le gouvernement fédéral. Le rôle que les autorités comptaient lui donner n'était donc plus que celui d'une courroie de transmission. La N.A.C. s'organisait en branches représentant des communautés qui participaient à leur élection dans chacun des états australiens. Ces branches de la N.A.C. élisaient un exécutif de 10 personnes. Dès ses premières réunions sous la direction de Lois O'Donoghue de la branche d'Australie Méridionale, la N.A.C. s'investît dans la défense d'intérêts aborigènes. En 1978, elle prît parti pour la populations de Noonkanbah dont certains sites sacrés étaient menacés par le tracé d'une route. En 1981, elle appuya le rapport du congrès mondial des Eglises qui critiquait le comportement des gouvernements australiens à l'encontre des Aborigènes. La N.A.C. fît entendre sa voix parmi celles qui protestèrent pendant les jeux du Commonwealth à Brisbane en 1982. Elle évoqua la signature d'un traité entre les Aborigènes et le gouvernement australien et participa au débat sur les Land Rights. Bref la conférence aborigène nationale s'engageait bien au delà du rôle que l'on pensait qu'elle assumerait au moment de sa création. Une enquête fût commandée sur l'organisation de la N.A.C. (O'Donoghue 1986) sous les auspices de H.C. Coombs qui appela à une restructuration profitable de la conférence en congrès national aborigène. La N.A.C. ne fût pas reconduit et son rôle fût attribué à l'organisation qui allait être créée en 1990, l' A.T.S.I.C. En 1980, le gouvernement avait créé "l'Aboriginal Development Commission" (A.D.C.) qui fut remplacée par l'A.T.S.I.C . Elle devait continuer les travaux de "l'Aboriginal Land Fund Commission" constituée en 1975 pour acheter des terres et les redistribuer aux Aborigènes les peuplant. Pour des raisons administratives et politiques, cette commission fut abolie au profit de la création de l'A.D.C. Cette dernière commission constitua une agence fédérale ayant pour fonction d'acquérir des territoires pour les communautés aborigènes et de rassembler des fonds pour permettre à ces communautés de bénéficier de dons ou de crédits financiers pour la construction d'édifices et de logements notamment. L'A.D.C. était contrôlé par dix commissaires aborigènes se réunissant pour délibérer des demandes leur étant faites et apporter des financements aux projets retenus. Bâtit sur un organigramme comparable à celui qui allait être utilisé pour élaborer l'A.T.S.I.C., l'A.D.C. se compose d'une administration centrale basée à Canberra et de six offices régionaux dans chaque état et territoire d'Australie. "L'Aboriginal Development Commission" a accompli des efforts considérables pour permettre aux communautés aborigènes, dans l'ensemble du pays, de se doter d'équipements et de constructions pour assurer à leurs membres des conditions de vie un peu moins précaires à partir des années 80. Elle a contribué à une certaine maîtrise des accélérations historiques susceptibles de saper les fondements mêmes des cultures aborigènes. L'Aboriginal Development Commission fut néanmoins l'organisation qui, avec le D.A.A, était appelée à être restructuré au profit de l'A.T.S.I.C. fondée en 1990. La commission aborigène pour le développement s'opposa bruyamment à sa disparition, menaçant de saisir les Nations Unies. Le conseil de l' A.T.S.I.C. est composé de vingt membres dont le président est désigné ainsi que deux de ses membres. Les dix-sept autres personnes sont élues dans dix-sept zones réparties dans les Etats et les deux territoires Northern Territories et Australian Capital Territories. Les dix-sept zones furent divisées en soixante régions. Par la suite pour on réduira leur nombre à trente-six. En plus des responsabilités reçues des administrations qu'elle englobait, A.T.S.I.C. avait pour tâche de mener à bien le projet de "Communauty Development Enployment Project" (C.D.E.P.). Cet important programme économique concerne près de deux cents communautés en Australie dont toutes celles existant sur le territoire des Pitjantjatjara. Le C.D.E.P. devait permettre la création d'emplois ou d'activités pour les populations locales. A.T.S.I.C. contrôle de même les programmes d'aménagement des communautés en finançant la construction de maisons et d'infrastructures (C.H.I.P.) "Communauty Housing and Infrastructure Program". Son rôle est bien entendu celui d'un organisme financier qui délibère sur les grands projets touchant les populations aborigènes. Cette organisation complexe d'organismes, de corps constitués et d'instances gouvernementales garantit l'existence des conseils aborigènes actuels sur la quasi totalité du territoire australien. Néanmoins les différences de législation entre les états de la fédération australienne ont contribué à ce que les parcours des populations aborigènes pour leur reconnaissance se singularisent et entrent parfois en conflit. Un terrain s'est donc dégagé pour que les questions soulevées par les autorités administratives et les populations aborigènes locales deviennent l'occasion de combats juridiques âpres et longs au cours desquels les chercheurs-anthropologues sont sollicités pour fournir des expertises anthropologiques susceptibles de soutenir les revendications territoriales et d'arbitrer les conflits d'intérêts. Hélas la clôture des dépôts de revendications territoriales vient porter un rude coup aux efforts conjugués des Aborigènes et des organisations pour que justice soit rendue à des êtres humains à l'histoire bafouée et aux territoires souvent saccagés. La législation des Land Rights qui constitue une des fiertés de l'Australie moderne, ne doit pas être freinée dans ses conséquences puisqu'elle est le seul socle suffisamment ferme pour promouvoir une réconciliation et un partenariat fécond pour chacune des deux parties: les populations locales aborigènes et les intérêts de l'économie australienne moderne. 4. ConclusionTout commença donc par une omission et se poursuivit par une tentative de dissimulation ou plutôt de négation des lacunes du passé. Dès lors, comment prêter attention aux origines, à ceux présents dès les origines,si ce n'est en les réinventant. Des nombreuses populations riches de leurs différences, on a bâtit la catégorie d'"Aborigène" agglomérat de préjugés et d'ignorances. Aussi respectueuse qu'elle soit, une majuscule pourtant ne peut cicatriser aucune plaie ni atténuer les douleurs. Par contre elle escamote le mépris et le dénie de justice dont eurent à pâtir les populations indigènes de l'Australie. Est-ce qu'être un Aborigène c'est ne pas être à l'origine de son nom? Peut-être, mais cela signifie surtout de nos jours ne plus pouvoir exister en dehors du combat. Celui pour des droits et contre l'oubli, celui pour un avenir et contre l'incertitude. Le Pitjantjatjara, le Yankunitjajtara comme le Warlpiri, savent qui ils sont, connaissent la richesse de leur culture propre mais au-delà de cela, ils sont aussi des Aborigènes autrement dit des Pitjantjatjara, des Yankunitjatjara et des Warlpiri en lutte, écrasés et dispersés par une histoire européenne qui n'avait tenue aucun compte des valeurs qu'elle pouvait défendre. Ce qui a fait l'Aborigène n'est pas le mépris des cultures et de leur diversité ou la négation de l'humanité de ceux qui leur donnaient vie car les colons européens et leurs représentants pouvaient parfois témoigner une réelle amitié avec les populations indigènes. En fait, ce qui fonde l'Aborigène, c'est la négation, le mépris, le désintérêt de ... sa terre. Eventrer le sol, en fouiller ses entrailles, le piétiner sous des milliers de sabots, profaner ses plus secrets et merveilleux sites, les vendre aux plus offrant, voilà ce qui a fait l'Aborigène. Là où toutes les cultures précookiennes avaient pris des millénaires pour patiemment tisser les plus vénérables des liens entre le sol et les humains, les colons australiens n'ont eu aucune hésitation: le sol n'est qu'un objet. C'est en réifiant les sources de la vie et les illustrations réelles des mythes des populations préeuropéennes que l'on a engendré l'Aborigène, un Golem que l'on voulait utiliser pour l'accomplissement des tâches les plus pénibles de la colonisation. Mais heureusement, la machine infernale s'enraya grâce au "Land Rights". Ce n'est qu'en garantissant des droits au sol à ceux qui veillent des nuits entières pour en préserver la force que l'on a redonné des droits à la Terre. Pour en terminer avec les effervescences juridiques, rappelons ici que ce n'est qu'en 1971 que l'on admit que la définition de l'Australie au moment de sa "découverte" par Cook comme terra nullius était erronée. Il fallut donc attendre près de deux cents ans pour que l'on fasse le premier pas constructif légalement pour que percent au grand jour les problèmes et désastres vécus par les descendants des premiers occupants de l'Australie. En effet, cette reconnaissance fut faite au cours du premier procès retentissant dans l'histoire du combat aborigène pour la reconnaissance de ses droits fonciers et humains, celui qui opposa la communauté de Yirrkala et l'entreprise Nabalco. Ce procès que nous avons déjà évoqué amorça le mouvement juridique qui entraîna la reconnaissance des Land Rights. Ces Land Rights sont donc une mesure compensatoire tardive du mépris que l'on a témoigné à l'existence des Aborigènes pendant près de deux siècles. Ce temps écoulé fut celui nécessaire pour que l'Australie elle même se dote d'une identité capable de la faire s'interroger sur les populations qui peuplaient son territoire. Néanmoins, il doit rester clair qu'en Australie, le combat qui se livre est celui de deux conceptions radicalement différentes de la Terre. Si les situations actuelles semblent chargées d'espoir, il ne faut pas oublier qu'elles valident le triomphe de l'intellection européenne pour laquelle le territoire est une collection de ressources alors que pour les Aborigènes il est le réservoir, la source de toute chose. Les Aborigènes n'ont plus d'autre choix identitaire que celui de se réunir en société d'exploitation, Incorporated, s'ils veulent maintenir un lien de filiation intacte avec leur territoire. Les effets pervers de ce paradoxe se laissent deviner avec la percée des mines à économie mixte sur les territoires sous administration aborigène. L'organisation de l'Australie a connu comme beaucoup d'états modernes de nombreuses hésitations dues à ce qu'elle voulait se doter du meilleur type de société possible. Ce schéma utopiste a certainement dû configurer les mentalités de telle sorte que l'organisation des dernières populations à avoir été reconnues, paradoxalement les premières à avoir peuplé ce territoire, ont suscité de nombreux débats et l'emploi à nouveau de certains schémas utopiques pour leur faire bénéficier des meilleurs solutions sociales possibles. Ces démarches d'abord entreprises par les missionnaires ont progressivement placé les Aborigènes dans une ambiguîté sociale. Nous avons appelée cette dernière une ubiquité tant ces populations se retrouvaient appartenir à deux sociétés différentes en même temps. Aujourd'hui les territoires aborigènes sont organisés telles des sociétés idéales coupées au cordeau, aux routes et aux pistes distribuant les territoires, à l'organisation omniprésente et au soucis de l'équité politique au travers de l'existence de conseils délibératifs et décisionnels composés exclusivement d'Aborigènes. Il est décidément frappant de voir comment le territoire et surtout la façon dont on le conçoit fondent les relations entre les peuples. En Australie, les colons se sont identifiés avec l'utilisation qu'ils en avaient et ont résolu de régler leur malaise identitaire en convertissant les populations indigènes à leur conception du sol. C'est ainsi qu'aujourd'hui, les organisations aborigènes sont les pures conséquences du refus des Européens d'entendre les paroles aborigènes celles qui leur chantaient que le sol était à l'origine de tout. L'organisation actuelle des Aborigènes s'explique par la nécessité de constituer des organismes dont le rôle est de défendre les intérêts aborigènes face à ceux de groupes miniers ou gouvernementaux, par exemple, plus à l'aise que tout autre pour évoluer dans les méandres juridiques. De plus, les organisations aborigènes répondent au besoin des autorités gouvernementales et des institutions privées de négocier avec des interlocuteurs représentatifs. L'intérêt porté aux revendications aborigènes s'est donc associé à la nécessité de reconnaître des interlocuteurs privilégiés que l'état australien a contribué à créer à partir des éléments de la colonisation. L'existence des institutions aborigènes actuelles est alors le fruit d'une nécessité constitutionnelle et historique relayée par une inclination utopiste dont nous avons voulu retracer le parcours. Elle repose aussi sur le constat qu'une législation sert souvent à compenser les errements de l'Histoire. Nous pouvons à présent comprendre pourquoi Geoff Clark, l'une des autorités les plus influentes, a lancé un appel pour qu'un traité soit enfin signé entre les peuples de l'Australie. En effet, les signes sont là qui montrent que la maturité, la sérénité et la responsabilité peuvent enfin s'imposer comme les vertus de la nation australienne. Frédéric VIESNER
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